Du ventricule de cochon aux élans amoureux
VEVEY A la fois cru,
tendre et poétique, le dernier film de Jacqueline Veuve parle du cœur. Entre
transplantations douloureuses et symbolique sentimentale.
Elle
balade sa caméra sans transition des salles d’opération aux étals de bouchers,
en passant par les églises. Tour à tour d’une naïveté confondante, élégamment
impertinente ou tout ouïe pour ceux à qui elle tend son micro, elle apparaît
aussi devant la caméra. Une première depuis une apparition fugace dans Le salaire de l’artiste, sorti il y a cinq ans. Il y a
quatre ans, Jacqueline Veuve est victime de sévères troubles cardiaques. On lui
implante d’urgence un pacemaker mais l’opération est suivie de multiples
complications. De cette douloureuse expérience, la réalisatrice veveysanne tire un long-métrage magnifique. La nébuleuse du cœur aborde sans détour les
singularités d’un organe à la symbolique… palpitante.
– Dans votre film, on vous voit goûter pour la
première fois un cœur de bœuf. Est-ce aussi la dernière?
–
Oui, je ne vais pas en remanger de sitôt! (Rires.) Ce qui m’importait, c’était de faire le tour du
problème, d’effectuer une sorte de voyage dans le cœur. On le mange, mais
qu’est-ce qu’il représente dans notre vie? J’ai voulu parler du cœur physique,
sentimental, sacré… Le cœur, ça intéresse tout le monde!
– Vous racontez le parcours de cinq transplantés.
Pour sensibiliser le grand public au don d’organes?
–
Oui, mais je pense qu’il ne faut pas faire de forcing. J’estime aussi qu’on
devrait supprimer l’anonymat des donneurs. Avec le risque que certaines
familles demandent de l’argent à la personne greffée, s’agrippent à elle, ou au
contraire, restent indifférentes. J’aimerais inciter les gens à donner leurs
organes, mais je me rends compte que ce message n’est pas facile à faire
passer. Si les campagnes dans ce sens n’ont que peu de succès, c’est qu’on
associe le don d’organes à la mort. Et ça fait peur.
–
Dans La nébuleuse du cœur, les récits de ceux
qui ont subi une greffe cardiaque sont parfois éprouvants mais jamais
tragiques. Avez-vous cherché à éviter la sensiblerie?
–
En effet. Tout comme j’ai essayé d’éviter le sensationnel, le sang qui gicle
dans les salles d’opération. J’ai rencontré quarante transplantés et les ai
tous interviewés avant d’en choisir cinq, très différents. Il existe des
dizaines de films sur le sujet, je ne voulais pas réaliser un long-métrage
médical de plus. Raison pour laquelle je parle aussi du cœur de Louis XVII, du
Sacré-Cœur ou d’un musée qui est dédié à cet organe à Bruxelles.
–
Vous alternez images crues et allégories sentimentales…
–
C’est délibéré. Je voulais aller au-delà du documentaire, j’ai cherché une
dimension esthétique. Il faut qu’il y ait de la magie. Et des moments drôles
aussi!
– Aujourd’hui, comment vivez-vous avec votre
pacemaker?
–
Je m’y suis habituée. Même si ça me fait parfois un peu mal, c’est quand même
grâce à ça que je vis! C’était très dur au début. Si la technique médicale a
réalisé d’énormes progrès, la psychologie médicale n’en a pas fait beaucoup. On
ne nous prépare pas assez sur ce plan-là; j’imaginais qu’un pacemaker, c’était
une sorte de téléphone sans fil sous la peau (rires)! Quand j’ai vu, sur une
radiographie, les câbles qui descendaient jusqu’au cœur, j’ai été choquée.
– Vous terminez le film en lisant le testament d’un
auteur anonyme. La mort, vous y pensez souvent?
–
La pose du pacemaker m’a fait réaliser que je n’étais pas immortelle.
Aujourd’hui, je fais davantage de choix qu’avant.
Raphaël DELESSERT /PRESSE HEBDO